Les fonctions paternelles recouvrent l'ensemble des éléments biologiques, juridiques, sociologiques et psychologiques qui font qu'un individu de sexe masculin est le père d'un ou plusieurs enfants. Dans notre société, en moins de quarante ans, l'évolution trés rapide des systèmes familiaux a transformé si profondément l'image du père, son rôle et ses fonctions, que la question du père est aujourd'hui complexe et les réponses plus incertaines qu'auparavant.
Le père est à la mode, ainsi qu'en témoignent les trés nombreuses recherches et publications sur le sujet.
Je vous propose de commencer l'étude des fonctions paternelles par une première approche diachronique (ou historique) où trois périodes semblent se distinguer, pour terminer par une approche synchronique où quatre thèmes cardinaux de réflexion seront abordés.
A. Approche diachronique des fonctions paternelles.
a.
le modèle traditionnel du père (il traverse la majorite des siècles de l'histoire de notre société: des origines jusqu'en 1970).
Jusqu'en 1970, la paternité est marquée par le plein exercice de la puissance paternelle. Les recherches historiques (P. Ariès, J. Delumeau, E. Schorter) confirment les théories psychanalytiques (S. Freud), qui sont contextuelles et ne font que reproduire la réalité sociale de l'époque. Ainsi seul le père a l'exercice de la pleine autorité légale sur ses enfants et même sur sa femme. Ne perdons pas de vue que la femme française, jusque à trés récemment, reste sous la tutelle de son père jusqu'à son mariage et qu'en se mariant, elle est placée sous la tutelle de son époux. La femme française n'a jamais été majeure. Jusqu'au XX° siècle, une femme mariée ne peut pas retirer d'argent dans une Caisse d'Epargne au motif qu'elle est placée sous la tutelle de son mari. N'oublions pas que la Turquie a donné le droit de vote aux femmes bien avant la France. La société traditionnelle française est fondée sur l'inégalité de statuts et de rôles masculins et féminins. Et le modèle de la famille dominant est celui décrit par E. Durkheim (fondateur de la revue
l'Année Sociologique) à la fin du XIX° siècle.
Les écrits de R. Spitz (psychanalyste pourtant novateur par rapport à S. Freud) considère que la mère est le seul objet libidinal d'attachement pour l'enfant, et que le père n'est qu'un
étranger.
Cette toute puissance paternelle (héritière du modèle Romain) est tellement forte que le père peut se permettre d'être totalement absent dans l'éducation et l'élevage (caregiving) des enfants. Il représente l'autorité: il est craint et il fait peur.
b.
Le modèle de transition (de 1970 à 1990).
La fin des années 60, en France, est marquée par les luttes pour la libération des femmes (M.L.F.), luttes qui permettront un changement législatif trés important et qui auront des répercussions profondes dans notre société. Ces revendications, dans un souci d'égalité républicaine et d'équité entre les hommes et les femmes, sont tout à fait normales et justifiées.
Ainsi l'autorité paternelle (juin 1970) est remplacée par l'autorité parentale conjointe.
La loi sur la filiation (janvier 1972) va permettre l'essort des familles monoparentales (800.000) et donne aux femmes le droit de transmettre leur propre nom dans la filiation.
La loi su l'I.V.G. (janvier 1975) permet aux femmes de réguler (avec les contraceptions) leurs maternités et de moins subir les grossesses. Là encore le nombre d'I.V.G. reste stable et représente le tiers des naissances, mais les femmes ne meurent plus des suites d'avortement clandestins et ne vont plus en prison.
Enfin la réforme du divorce (juillet 1975) supprime la répudiation des femmes par leurs maris dans le code civil précédent.
Tous ses changements législatifs vont être accompagnés de changements radicaux dans l'histoire des idées: ainsi se développe, chez les intellectuels, le mythe de l'équivalence fonctionnelle entre l'homme et la femme, le père et la mère (C. Olivier, E. Badinter). Cette utopie souhaitée et désirée, au nom de l'égalité des rôles et des statuts enfin retrouvés, prône le principe symétrique suivant: le père = la mère et inversement. C'est à cette époque qu'apparaît le "papa-poule", caricature, à la télévision, de ses "nouveaux pères" qui sont un pur produit de la mise en pratique d'idées généreuses et égalitaires. Mais si les pères s'adoucissent et se "féminisent", les mères, au nom de cette équivalence fonctionnelle, vont se "viriliser" et se durcir quelque peu dans leur émancipation sociale. Cette indistinction des rôles va donner naissance à une androgynie, non seulement psychique, mais aussi somatique et vestimentaire. Tout un travail des apparences "virilise" ainsi les femmes: cheveux courts, blousons jean's, pantalons, chaussures basses, etc. L'hédonisme et le consensus deviennent les 2 piliers de la famille moderne.
c.
le modèle actuel (de 1990 à nos jours).
Les intellectuels vont devoir renoncer, dans la douleur, à ce mythe tant désiré de l'indistinction des rôles qui ne résistera ni à l'analyse, ni aux résultats des recherches contemporaines.
Tout nous montre (J. Le Camus) que l'homme et la femme ont en définitives des fonctions différenciées et
complémentaires. Un père ne sera jamais une mère et inversement. Cette perspective diachronique témoigne d'un véritable déclin social de la paternité. La famille française est devenue "incertaine" et le taux de divorces (31% pour la France entière) reste stable depuis 1988. Plus que le divorce, c'est le nombre total de gardes confiées aux mères (85%) et l'augmentation des systèmes monoparentaux qui font problèmes. La loi sur la garde alternée (mars 2002) précise que la résidence de l'enfant peut-être fixée en alternance au domicile des parents divorcés ou au domicile de l'un des deux. Il faut savoir que moins de 30% des pères réclament la garde des enfants au moment du divorce, et que la justice tranche en leur faveur dans 60% des cas. Cependant, la garde alternée n'est demandée que dans 10% des procédures et n'est accordée que dans 8,8% des cas. 78% des gardes alternées se font par rotations hebdomadaires. De nombreux psychologues sont contre cette loi d'alternance: ils considèrent que l'enfant a besoin d'un référant spatial stable (un lieu bien à lui) et l'éloignement géographique de trés nombreux parents divorcés reste un obstacle réel à la garde alternée. En France, en cas de divorce, 36% des pères ne voient jamais leurs enfants en bas âge, ou moins d'une fois par an. Ainsi, la conception psychanalytique classique du père assumant le rôle d'interdicteur pour les nourrissons semble-t-elle obsolète aujourd'hui. L'absence du père n'en fait plus le personnage médiat garantissant l'interdiction de la réalisation des voeux incestueux entre l'enfant et sa mère. Cet affaiblissement juridique et social du statut paternel conduit, paradoxalement, les pères à revendiquer (associations de pères divorcés, etc.) un lien plus étroit avec leurs enfants et à investire davantage les soins et les relations.
Plus grave à nos yeux, l'autorité partagée juridiquement par le père et la mère n'est plus exercée dans la réalité: le mythe de l'enfant roi
interdit d'interdire. L'autorité défaillante remplacée, nous l'avons déjà souligné, par le consensus, amène l'enfant à vivre dans un rapport de force avec l'autre. S'ensuivent des mégalomanies précoces, car les objets externes ne sont plus introjectés.
Et cette absence d'autorité se traduit par une crise sociale du sur-moi. Il n'y a plus de sur-moi individuel: la loi et l'interdit n'existent plus, comme en témoignent, pour partie, l'augmentation des passages à l'acte, des transgressions, de l'indiscipline à l'école, de la violence. Mais il n'y a plus de sur-moi collectif non plus (les affaires, les délits d'initiés, les scandales politiques à répétition, etc.)
L'éducation des enfants se modifie elle-aussi. Ainsi les pathologies jadis engendrées par la période de la toute puissance paternelle (inhibitions, névroses obsessionnelles, névroses d'échecs et névroses caractérielles) sont remplacées par de nouvelles pathologies, dues essentiellement à l'absence d'autorité (troubles de l'attachement [dépressions, anxiétés, angoisses de séparations] et troubles du comportement).
L'absence des pères, de moins en moins comblée par des substituts masculins au cours de l'éducation, est remplacée par la télévision (l'enfant a sa télé dans sa chambre): la "morale" des pères fait place à la "morale" des médias (mondialisés, hypersexués et violents). On peut même envisager l'augmentation exponentiellen de l'obésité des jeunes en France comme étant le résultat d'une absence de sur-moi "alimentaire"dans les familles: grignotages continuels, malbouffe, peu d'hygiène de vie, trop d'heures passées devant la télé, les consoles de jeux et l'ordinateur. Nous sommes en train de rejoinde le club des "potatoes" américains (expression utilisée aux USA pour désigner les personnes qui restent vautrées devant la télé, des dizaines d'heures d'affilées, à manger n'importe quoi).
B. Approche synchronique des fonctions paternelles.
Pour cette seconde et dernière approche, nous aborderons l'étude des fonctions paternelles à travers quatre thèmatiques: le père pendant la grossesse, le père à la naissance, le père durant l'élevage (caregiving) et les nouvelles paternités dûes aux procréations médicalement assistées (P.M.A.).
a.
le père pendant la grossesse.
Dans l'histoire française de la maternité, le père brille encore par son absence pendant des siècles. La maternité va être trés longtemps une saga de femmes entre femmes où les hommes, comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, sont (et/ou s'auto) excluent. Les raisons de cette absence masculine sont , somme toute, assez simple à comprendre et tourne autour d'un concept unique: l'impureté de la femme. Cette impureté supposée et plurimillénaire de la femme est stigmatisée sur les règles, la grossesse, l'accouchement et les suites de couches. Nous n'abordons ici que l'impureté en lien avec les règles et la grossesse (celle de la naissance sera passée en revue dans le paragraphe infra b.).
De tout temps les règles ont fait peur, et les hommes craignent cet écoulement de sang "impur" qui risque de les contaminer. D'où, dans la quasi totalité des sociétés, l'apparition d'interdits nombreux et de tabous forts que l'on ne pouvait pas, sous peine de mort imminente, transgresser.
Le plus répandu est l'interdit des relations sexuelles pendant les menstrues. L'église punira sévèrement les fautifs en les excommuniant et les condamnant lourdement. L'enfant roux, au moyen-âge, est l'enfant du péché, il est la preuve vivante de la faute de ses géniteurs, car le sang maternel a déteint sur lui...
Des interdits de déplacements frappent les femmes ayant leurs règles: ne pas s'approcher d'un saloir, sous peine de faire "tourner" la viande...
Des interdits de gestes domestiques: faire de la patisserie ou de la mayonnaise...
Des interdits de proximité: faire rouiller le fer, oxyder le cuivre, disparaître le tain d'un miroir en se regardant dedans, etc. Cette souillure de la femme va la laisser longtemps dans l'ignorance médicale (le savoir est masculin) de la gynéclogie et de l'obstétrique: aucun médecin n'osera s'approcher d'une femme impure au risque d'être contaminé et malade.
Ce n'est qu'à partir de 1750, que l'accoucheur fera une entrée timide en France (plus difficile à la campagne qu'en milieu urbain et plus lente dans le Sud de la France que dans le Nord). La grossesse est, pour la société traditionnelle, un second moment d'impureté. La raison évoquée, en France, est que la grossesse rend la femme bestiale et la ramène au rang d'un animal: elle est "grosse" comme une vache est pleine. Le dogme religieux nous place en effet entre les animaux et Dieu, mais plus prés de Dieu que de la bête. Les mêmes interdits (notamment sexuels) frappent la femme enceinte. Et les pathologies de la naissance (présentations, enfants mal formés, etc,) seront toujours interprétées, par une causalité retrospective, comme le résultat de la transgression, par la femme uniquement, d'un interdit pendant la grossesse.
Ce n'est que dans les années 70 que les publications psychologiques et psychanalytiques commenceront à évoquer la grossesse des futurs pères. L'idée trés simple est que quand on attend un enfant il y a, à la fois, une femme enceinte et un homme enceint.
L'homme (l'espèce) est trés certainement le seul être vivant capable de s'attacher à un enfant qui n'existe pas encore dans la réalité. Cet attachement précoce et fantasmatique est fondamental. Il fait partie (pour paraphraser D. Winnicott) de la "préocupation parentale primaire", permet d'établir un lien et de tisser des intéractions fantasmatiques avec le futur enfant. Longtemps on a cru que cet attachement était l'apanage exclusif des futures mères. Il y a bien attachement car quand un couple fait une fausse couche, il traverse une période de deuil. Cet objet d'attachement se nomme
enfant imaginaire et il est le résultat d'une évocation psychique, onirique d'un enfant à venir. Il est présent chez les deux sexes et comme son nom l'indique, il est l'évocation d'un enfant terminé et achevé, en décalage constant et important avec la réalité somatique. Et le savoir qu'on en a ne change rien à sa représentation: je n'ai jamais entendu de femme médecin enceinte me dire : "mon oeuf va bien, mon embryon se porte à merveille ou mon foetus est content".
Certes, l'enfant imaginaire du père n'est pas celui de la mère car il s'enracine dans une histoire, une généalogie psychique de chacun des futurs parents. Mais il est aussi différent dans sa représentation incarnée: celui du futur père a, en moyenne, entre 3 et 4 ans et il joue avec lui, alors que celui de la future mère reste plus proche d'un nourisson. Cette différence, qui s'explique par la distance physique du futur père à la grossesse, n'est pas importante. L'important est que chacun des futurs parents ait dans le psychisme cette évocation de l'enfant à venir, car l'enfant imaginaire va être littéralement le carburant énergétique qui permet d'aller jusqu'au terme de la grossesse.
Le primipère (père pour la première fois) comme la primimère vont, pendant la grossesse, se livrer à un véritable rite de passage.
"Il existe [chez le futur père] un "précité" fantasmatique et un remaniemant libidinal pendant que sa conjointe est enceinte, aussi important qualitativement et quantitativement que celui que classiquement les psychanalystes décrivent chez la femme enceinte" (G. Delaisi de Parseval).
Nous nous limiterons donc ici au moment de la grossesse tel qu'il est vécu, ressenti, parlé et souvent non dit par le primipère.
Rappelons avant tout que l'accès à la parentalité est, à chaque fois, une aventure singulière et trés personnelle. En cela le vécu de la grossesse, tel qu'il est rapporté en clinique, ne peut être que "pluriel" et chaque futur parent va vivre ce moment à sa manière qui lui est propre.
C'est initialement autour des "
couvades" (emprunt, par analogie, à l'éthologie animale et qui ne s'applique qu'aux futurs pères) que la littérature scientifique a concentré ses premières recherches. Le terme est dû à l'anthropologue E.B. Tylor qui, en 1865, décrit les rites de paternité chez les indiens caraïbes aux Antilles. Il sera repris ensuite par les psychologues et les psychanalystes qui améneront à distinguer, outre les couvades rituelles, les couvades comportementales, les couvades d'expressions somatiques et les couvades psychopathologiques. La première étude systèmatique portant sur un échantillon de 1500 futurs pères est publiée en 1979 par la maternité de Strasbourg.